Kaillie Humphries : « Arrêtons de limiter les athlètes »

La double championne olympique de bobsleigh tentera de conquérir le premier titre de monobob aux Jeux, à Beijing 2022. Un nouveau changement pour celle qui s'est longtemps battue pour l'équité dans son sport. Entretien.

Par Clémence Roult
Photo de 2021 Getty Images

« On m’a dit que je n’étais pas assez expérimentée pour l’or en 2010. Je l’ai fait. On m’a dit que je n’arriverais pas à conserver mon titre en 2014. Je l’ai fait. On m’a dit que les femmes n’étaient pas assez fortes pour faire du bob à quatre. Nous l’avons fait. Arrêtons de limiter les athlètes. »

Le bobsleigh féminin ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui sans Kaillie Humphries. Au cours de ses 16 ans de carrière, la Canadienne qui représente les États-Unis en compétition depuis 2019 a non seulement écrit l’histoire du bob d’un point de vue sportif, mais elle a aussi été une militante active dans la reconnaissance du bob féminin.

Si un doute planait encore quant à sa participation aux JO de Beijing 2022, Humphries a reçu la confirmation de sa naturalisation américaine ce jeudi 2 novembre. Un soulagement pour la bobeuse qui s'est exprimée sur les réseaux sociaux : « Il aura fallu beaucoup de temps (et de larmes) pour en arriver là », a-t-elle déclaré. « Un chemin difficile rempli de doutes et d’incertitudes pour savoir si cela serait fait avant les Jeux Olympiques. Parfois le rêve américain semblait impossible. Je n’ai jamais renoncé ou perdu espoir. J’ai toujours cru en ce que je faisais et ce que je voulais devenir. »

Olympics.com s’est entretenu avec la double championne olympique pour revenir sur son parcours exceptionnel. Elle est revenue sur les changements qu’elle a opérés pour rester au meilleur niveau et son investissement pour faire bouger les lignes du bobsleigh féminin.

Rencontre avec Kaillie Humphries, une athlète qui provoque le changement.

Changer l’histoire de son sport

Dire que Kaillie Humphries a changé l’histoire de son sport n’est pas exagéré. La Canadienne a battu un nombre de records impressionnant, et visiblement, à 36 ans, elle n’est pas prête de s’arrêter.

Humphries a d’abord été la première femme canadienne à s’emparer de l’or olympique en bobsleigh, avec sa binôme Heather Moyse lors des Jeux Olympiques de Vancouver 2010. Un premier exploit inattendu, alors qu’elle n’était pilote que depuis quatre ans. « Tout le monde me disait "il faut huit à dix ans pour devenir un bon pilote, tu es beaucoup trop inexpérimentée" », expliquait-elle avant d’ajouter : « J’étais une outsider et je me suis dit qu’il fallait surtout que je m’amuse et que je donne mon maximum. C’est ce que j’ai fait et le résultat a suivi. »

Mais en bobsleigh, remporter l’or à domicile peut être plus aisé grâce à la connaissance de la piste. Le challenge pour Humphries a donc été de prouver au monde entier que ce n’était ni un coup de chance, ni une question de piste. Un défi accompli puisqu’en 2014 aux JO de Sotchi, la Canadienne s’est de nouveau imposée avec Moyse, devenant ainsi les premières doubles médaillées d’or olympique de l’histoire du bob à deux féminin.

Kaillie Humphries s’est ensuite qualifiée pour PyeongChang 2018 avec Phylicia George, s'emparant de la médaille de bronze. Une troisième médaille olympique qui l’a fait devenir la sportive la plus décorée en bobsleigh féminin aux Jeux Olympiques.

Mais il n’y a pas qu’aux JO que la native de Calgary a été couronnée de succès.

En remportant son quatrième titre de championne du monde de bob à deux féminin, en 2021 à Altenberg, Humphries a battu le record de titres mondiaux alors détenu par l’Allemande Sandra Kiriasis. Deux premiers titres en 2012 et 2013, les deux suivants en 2020 et 2021 : une longévité incroyable que la championne explique par « beaucoup de temps à l'analyse du détail, combinée à énormément de travail ».

Elle a aussi remporté le tout premier titre de championne du monde de monobob en 2021, portant ainsi son nombre de titres mondiaux à cinq, un an avant l'introduction de l'épreuve aux JO. « Je suis heureuse que les femmes aient maintenant le même nombre d'épreuves à médaille que les hommes, et remporter le tout premier titre en monobob est la cerise sur le gâteau. Je travaille vraiment dur pour être capable de remporter les deux événements [bob à deux et monobob]. »

Changer d’approche pour rester au meilleur niveau

Si Kaillie Humprhies a réussi autant d’exploits, c’est avant tout parce qu’elle a travaillé dur et changé beaucoup de choses pour s’adapter à chaque nouvelle situation et rester au sommet de son art.

Le premier changement qui a boulversé sa carrière fût en 2006. Humphries faisait du bobsleigh depuis déjà trois ans en tant que freineuse. À Turin 2006, Humphries a été sélectionnée en tant que remplaçante. Une situation terrible pour la bobeuse qui rêvait des JO. Elle a donc changé son fusil d’épaule pour ne plus jamais être mise de côté. « Je savais qu’il fallait que je change les choses et que je devais reprendre le contrôle de ma carrière. C’est pour cela que je suis passée de freineuse à pilote. » À peine quatre ans plus tard, elle remportait l’or olympique en tant que pilote.

Une fois sa première médaille olympique autour du cou, Kaillie Humphries a avoué avoir fait preuve de complaisance durant la saison 2011-2012. Mais son sport et ses adversaires l’ont rapidement ramené à la dure réalité de la compétition. Nouveau changement d'état d'esprit.

« Je vivais dans le passé. J’étais encore sur mon nuage de 2010 et je pensais que ce que j’avais accompli me porterait et continuerait de s’améliorer naturellement. C’est là que j’ai commencé à décliner », raconte Humphrie, qui a dû attendre jusqu'en 2012 avant de remporter une nouvelle médaille d'or . « J’ai vite compris que je devais réagir pour revenir au meilleur niveau et oublier mes performances passées, bonnes ou moins bonnes. J’ai abordé chaque nouvelle saison avec cet état d’esprit. »

Enfin, certains changements semblent évidents avec une carrière aussi longue que Kaillie Humphries : le partenaire. Changer de binôme lui a permis d’apprendre à faire confiance et à adapter sa communication, peu importe la personne derrière elle. « Le fait d’avoir été avec plusieurs partenaires m’a appris la communication, la confiance, le respect, le leadership et même à suivre des gens quand il le faut. »

Autant de qualités humaines qui ont été un atout indéniable pour continuer de performer au plus haut niveau à chaque changement de binôme.

Changer la place des femmes en bobsleigh

Kaillie Humphries aime faire bouger les choses et donner des coups de pied dans les vieilles fourmilières de son sport. Humphries s’est notamment battue pour la reconnaissance des femmes dans le bobsleigh. « Quand j’ai commencé le bobsleigh, les femmes ne concourraient pas sur les mêmes pistes que les hommes. Nous n’avions pas les mêmes sommes d’argent quand on remportait une compétition. J’entendais dire "les femmes ne sont pas assez rapides" ou "vous n’êtes pas assez compétentes pour piloter un bob". Cela me rendait furieuse de voir que les hommes avaient des disciplines en plus qui nous étaient interdites », se souvient-elle.

Une injustice qui l’a poussée à appeler à de nombreuses reprises Ivo Ferriani, le Président de la Fédération internationale de bobsleigh (IBSF) pour le convaincre d’atteindre l’équité hommes/femmes en terme de nombre d’épreuves. Sa persévérance a une nouvelle fois payé puisqu’en 2014, juste après les Jeux Olympiques de Sotchi, les femmes ont été autorisées à participer aux épreuves de bob à quatre, mais dans la catégorie masculine. Kaillie Humphries a donc constitué une équipe avec trois hommes et elle en tant que pilote.

« Avec trois hommes derrière moi, nous avions la possibilité d’être aussi rapides que les autres équipes. Je voulais prouver que les femmes étaient capables de piloter aussi bien que les hommes et que nous avions les ressources physiques pour participer à deux compétitions chaque semaine, comme nos homologues masculins. »

Mais cela n’était pas encore suffisant pour la « Valkyrie » qu’est Humphries. Elle est ensuite devenue la première pilote d’un équipage 100% féminin. « Forcément, les hommes pèsent tous 30 à 40 kg de plus que nous, ce qui fait une grande différence dans un sport basé sur la gravité. Mais nous avons quand même battu quelques équipes masculines durant la saison ce qui était toujours un grand événement pour nous ! »

En 2018, après les Jeux de PyeongChang, l’IBSF a annoncé l’introduction d’une deuxième épreuve féminine au programme des JO de Beijing 2022 : le monobob. Une petite victoire pour Humphries et les bobeuses du monde entier.

« Ce n’est pas le bob à quatre comme je l’aurais souhaité mais c’est tout de même une nouvelle opportunité de se challenger et de remporter des médailles », se satisfaisait-elle.

« Je rêve que les hommes et les femmes aient la possibilité de concourir dans les trois disciplines, le monobob, le bob à deux et le bob à quatre. »

En attendant ce parfait équilibre, Kaillie Humphries a rendez-vous avec la nouvelle saison de Coupe du monde de bobsleigh et avec la nouvelle piste de Pékin lors des Jeux Olympiques qui se dérouleront du 4 au 20 février 2022, pour tenter de changer encore un peu plus l’histoire de son sport.

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