Jessica Long : « moi seule doit définir ce qu'est une réussite »

L'Américaine Jessica Long après avoir remporté la médaille d'or à la finale du 200 m quatre nages féminin - SM8, aux Jeux Paralympiques de Rio 2016.
L'Américaine Jessica Long après avoir remporté la médaille d'or à la finale du 200 m quatre nages féminin - SM8, aux Jeux Paralympiques de Rio 2016.

La nageuse handisport, 13 fois championne paralympique, savoure sa discipline plus que jamais et n’attend qu’une seule chose : retrouver la compétition aux Jeux Paralympiques de Tokyo cet été.

La nageuse handisport américaine Jessica Long a bien entamé sa préparation à l’approche de ses cinquièmes Jeux Paralympiques. L'athlète de 28 ans a posé ses valises au centre d’entraînement olympique et paralympique de Colorado Springs (USA) à la fin de l’année dernière jusqu’à son grand départ pour Tokyo.

Pour la nageuse de Baltimore, il a fallu travailler dur. Avant l’annonce du report des Jeux en mars dernier, elle avait eu beaucoup de mal à se préparer pour la grande échéance alors qu’elle organisait son mariage en parallèle. Mais depuis, la star paralympique s’est focalisé sur son entraînement pour se surpasser, même s’il na pas toujours été simple de le faire seule.

« J’ai pris cette décision parce que j’avais besoin d’une équipe pour m’entraîner et j’adore ça. Je m’entraîne plus que je ne l’ai jamais fait dans ma vie », expliquait Long à Tokyo2020 le mois dernier. « C’est ce qui m’a décidé à rejoindre le centre d’entraînement. Ici, tout est fait pour faire de vous un meilleur sportif en passant par la nourriture, la récupération, l’altitude, les longues séances et les coéquipiers. »

« Parfois j’oublie même que Tokyo se rapproche parce que je passe de tels bons moments. »

Au cours d'une carrière qui s'étend sur près de deux décennies, Long a entrepris de réaliser ce dont rêvent de nombreux paralympiens et même des olympiens.

De ses débuts aux Jeux Paralympiques d'Athènes en 2004, à l'âge de 12 ans, où elle a remporté trois médailles d'or et établi le nouveau record du monde de 100 m nage libre, jusqu'à ses 23 médailles paralympiques, dont 13 en or, elle estime être devenue une nageuse plus avisée et espère mettre son expérience à profit au Centre aquatique de Tokyo cet été.

« Je sais qu’ils [le comité d’organisation] vont tout faire pour nous assurer un environnement sécurisé et confortable. Je suis tellement impatiente de nager et de participer à cette compétition une fois de plus », a déclaré la nageuse élue trois fois meilleures athlètes en situation de handicap aux ESPY Award.

« Il n'y a rien de tel que de participer aux Jeux paralympiques. C'est l'expérience la plus spéciale et la plus extraordinaire au monde. C'est [la raison] pour laquelle je m'entraîne chaque jour, pour y aller et représenter mon pays. »

Son histoire, racontée pendant le Super Bowl

Le 7 février 2021 restera une date spéciale pour Long.

C'est le jour où son histoire a été mis en lumière dans une publicité de Toyota, partenaire mondial des Jeux Olympiques et Paralympiques, diffusée lors de l'un des événements sportifs les plus regardés au monde : le Super Bowl.

La vidéo, de 60 secondes, raconte le parcours de Long, depuis sa naissance en Sibérie avec une hémimélie fibulaire et à cause de laquelle elle a été amputée des deux jambes, jusqu'à son adoption par une famille américaine dans un orphelinat.

En se remémorant l’émotion que cela avait été pour elle de voir pour la première fois cette vidéo, la paralympienne décrit ce moment comme « une expérience irréelle » et « vraiment très émouvante ».

« Je ne pensais que ma vie pourrait être un jour racontée lors d'un événement comme celui-ci. C’était incroyable. Les réactions de plein de personnes différentes ont été extraordinaires et je pense que la meilleure des sensations, c’est de voir comment les gens ont perçu cette vidéo », expliquait Long, la deuxième paralympienne la plus décorée de l'histoire des États-Unis derrière Trischa Zorn.

En grandissant, Long pensait qu'elle était la seule et unique amputée des deux jambes au monde, car elle n'avait jamais vu personne comme elle. En partageant son histoire, elle espère inspirer la prochaine génération à réaliser tout ce qu’il souhaite dans leur vie.

« C’était merveilleux de pouvoir partager mon histoire et rencontrer des personnes qui sont confrontées aux mêmes défis que moi. Et d’une certaine manière, c'est mon but d'inspirer la prochaine génération et de la pousser à devenir les personnes qu’ils veulent être », a-t-elle déclaré.

« Rien que le fait de voir une fille sans jambe à la TV peut montrer aux enfants qu’ils peuvent tout faire. C’est l’un des aspects les plus grisant de mon parcours. »

« Je pense que c'est très intéressant parce que le monde est si prompt à définir ce que je peux ou ne peux pas faire. J'aime l'idée de changer la norme. Qu'est-ce qui est normal de toute façon ? Comment pouvons-nous savoir ce qui est normal ? »

Jeune mariée en confinement et sans piscine

Après s'être mariée le 11 octobre 2019, Long ne s'attendait pas à passer sa première année de mariage au milieu d'une pandémie mondiale.

« Eh bien, c’est plutôt une bonne chose que je l’aime autant ! », disait-elle en riant.

« Je suis tellement heureuse d’être mariée avec un homme qui me laisse être moi-même. Il m'a aidé à gérer mes émotions. »

« J'ai l'habitude de faire de l'exercice, alors cela a été très dur pendant la pandémie car je ne pouvais pas m'entraîner. Mais nous nous sommes aussi beaucoup amusés ensemble. C'était notre première année de mariage, alors nous avons fait beaucoup de choses vraiment spéciales... C'était aussi très amusant d'être en quarantaine avec mon meilleur ami. »

Les piscines étant fermées à cause de la pandémie, elle a du trouvé d’autres méthodes pour s’entraîner loin des bassins, tout comme beaucoup de paralympiens et d'olympiens à travers le monde.

Mais à l’inverse de beaucoup de sportifs, elle ne peut pas simplement aller courir ou faire du vélo parce qu’après un certain temps, les prothèses deviennent douloureuses. Heureusement, sa salle d’entraînement était toujours ouverte et à deux minutes en voiture de chez elle donc elle a pu continuer à s’entraîner sur des sessions de rameur ou de musculation.

Elle reconnaît qu’elle n’imaginait rester enfermée aussi longtemps.

« Je ne sais pas pour les autres, mais personnellement je ne pensais pas que nous serions confinés. Et quand le gouvernement a annoncé deux semaines, je me suis dit « ça ne sera pas deux ». J'ai tenu 75 jours sans nager, mais j'ai surtout pris conscience que j'étais forte grâce à tous ces petits exercices et grâce aux soins que j’apporte à mes petits muscles », a déclaré Long.

Alors que s’est-il passé après son retour dans les bassin après plus de deux mois d’arrêt ?

« J’étais la première dans l’eau dans mon club de Baltimore. C’était une piscine extérieure, le soleil brillait, il faisait terriblement froid et je me disais « je m’en fiche ». C’était une sensation incroyable », racontait la nageuse.

« Quand je suis retournée à l’eau, j’étais bien plus forte que je ne l’avais imaginée. C’est bien de voir que même si je ne pouvais pas nager, j’ai quand même développé ma force. »

Après Rio, pas besoin de faire ses preuves

À l'approche des Jeux de Rio 2016, rien ne laissait présager que Long ne remporterait pas plusieurs médailles d'or.

Mais en réalité, ce n'est qu'au dernier jour de la compétition qu'elle a pu porter une médaille d'or autour du cou, la seule des Jeux. Au cours de la première semaine de compétition, Long a vu quatre médailles d'or lui échapper et deux de ses records du monde être battus.

La nageuse américaine a quitté Rio avec une médaille d'or, trois d'argent et deux de bronze. Et si, sur le papier, cela semble être une réussite extraordinaire, Long a décris cette expérience comme « la chose la plus difficile » qu'elle ait jamais eu à vivre.

« D'une certaine manière, vous avez l'impression que vos médailles d'or vous sont injustement retirées et vous vous sentez vraiment frustré par la situation, mais il y avait tellement de choses qui se passaient en dehors de cela », a déclaré Long, qui était blessée à l'épaule, faisait face à des problèmes de classification, de troubles alimentaires. Elle a également dû et avait perdu son entraîneur six semaines avant les Jeux.

Tout cela a contribué à épuiser la nageuse, non seulement sur le plan émotionnel et mental mais aussi sur le plan physique.

« Je n'ai jamais pensé qu'en tant qu'athlète, je fera un "burn out" et pendant aussi longtemps. J'ai ressenti ça comme un terrible échec », a-t-elle déclaré.

« Tout ça a été très dur. Honnêtement, il y a eu beaucoup de jours sombres à mon retour de Rio, des jours où je n'étais pas sûre de vouloir continuer à vivre. Je suis tombée dans une dépression très sévère. »

L'Américaine Jessica Long après avoir remporté la médaille d'or à la finale du 200 m quatre nages féminin - SM8, aux Jeux Paralympiques de Rio 2016.
L'Américaine Jessica Long après avoir remporté la médaille d'or à la finale du 200 m quatre nages féminin - SM8, aux Jeux Paralympiques de Rio 2016.
Photo de Buda Mendes/Getty Images

Après Rio, l’entraînement est passé au second plan dans la vie de Long qui avait décidé de se préoccuper de sa santé psychologique et de maintenir un équilibre entre sa vie professionnelle et sa vie privée.

Aujourd'hui, avec le recul de son expérience à Rio, Long se sent « incroyablement fière » d'avoir pu remporter la médaille d'or du 200 m quatre nages SM8. Et alors qu’une revanche est attendue Tokyo 2020, elle ne ressent pas le besoin de prouver quoi que ce soit.

« Même si je ne gagne aucune médaille, je ne pense plus avoir besoin de cela pour prouver mes capacités dans l'eau. J'entends souvent dire "tu dois gagner une autre médaille d’or". Je n'ai pas d’obligation à le faire », a-t-elle déclaré.

« Je m'entraîne, je fais ce que j'ai à faire et je connais la valeur de mon travail. J’ai retrouvé le plaisir de nager. Je ne veux pas terminer ma carrière sur Rio. C'est ce qui m'a poussé à nager à Tokyo. »

« Mais je pense que je vais définir ce que sont mes réussites. Personne ne doit le faire à ma place. »

Vous pourrez assister aux courses de Jessica Long et des meilleurs nageurs handisport du 25 août au 3 septembre 2021 au Centre aquatique de Tokyo.