La « Bonaventura » des sœurs jumelles du handball mondial

Rouen, FRANCE - 18 janvier 2017 : Les arbitres et soeurs jumelles françaises Charlotte et Julie Bonaventura lors du match entre la Croatie et le Chili des Championnats du monde de handball masculin 2017.
Rouen, FRANCE - 18 janvier 2017 : Les arbitres et soeurs jumelles françaises Charlotte et Julie Bonaventura lors du match entre la Croatie et le Chili des Championnats du monde de handball masculin 2017.

Les sœurs jumelles françaises ont brisé toutes les barrières en arbitrant des matchs de handball masculins et espèrent bien inspirer les jeunes générations.

Charlotte et Julie Bonaventura sont des stars dans leur genre, mais ne leur dites pas trop fort.

« Nous ne sommes pas des rock stars ! », annoncent-elles en rigolant en cœur au micro de l’Olympic Channel. Peut-être pas, mais elles sont au moins des pionnières. Première paire d’arbitres féminines à diriger une finale des Jeux Olympiques, Norvège - Monténégro lors de Londres 2012, premières à arbitrer dans un Championnat du monde masculin en 2017, premières à être en charge d’une demi-finale d’EHF Cup en mai 2019 entre le THW Kiel et TTH Holstebro.

En ce moment, les inséparables jumelles se préparent pour les Championnats du monde masculins de janvier 2021 en Egypte et attendent de savoir si Tokyo 2020 sera au programme de leur été.

« On est peut-être folles »

Les sœurs Bonaventura se relaient dans la parole quand dans les actes depuis les années 80. Leur mère raconte même que lorsque l’une s’arrêtait de pleurer, l’autre démarrait. De fait, des années plus tard, elles se comprennent parfaitement sur les parquets. Un seul regard suffit. « Mais ce n’est pas de la télépathie ! », précise Julie, « pas encore en tous cas », s’amuse Charlotte depuis le canapé de la maison familiale, proche de Marseille.

Mais, pour ces petits formats, comment se sent-on lorsqu’on arbitre des armoires à glace comme Mikkel Hansen ou Nikola Karabatic, tous deux s’élevant à près de 2 m pour quelque 100 kg ?

« Quand on a commencé en première division en France, on a eu des matchs avec Jackson Richardson. L’énorme star mondiale de la discipline à l’époque. Pourtant, rien de spécial, pas d’émotion » , raconte Julie.

« On a admiré ce joueur pendant des années à la télé et quand on s’est retrouvés sur le terrain avec lui, c’était comme n’importe quel joueur pour nous. On est peut-être folles. On a un cerveau spécial. Ou pas de cerveau ! », rigole Charlotte. « Ou alors on l’éteint avant les matchs… À ce moment précis, on est arbitres et c’est tout, quels que soient les joueurs sur le terrain ».

Les meilleurs joueurs et joueuses du monde ont parfois eu l’impression de voir double et il n’est pas rare qu’ils se trompent de prénom en les hélant, de quoi désormais amuser les jumelles quadragénaires. 

« On les traite tous de la même manière, que ce soit Karabatic, Hansen ou un autre. S’ils jouent et ne se soucient pas de nous, ça signifie qu’ils acceptent qui nous sommes et notre rôle et c’est exactement ce que nous souhaitons ».

« Nous avons de la chance parce que nous sommes au meilleur endroit possible et il y a des moments où nous en profitons vraiment. Nous voyons des joueurs incroyables, nous avons cette chance et nous en profitons tout en restant concentrées sur notre match ».

Rouen, FRANCE - 18 janvier 2017 : Les arbitres et soeurs jumelles françaises Charlotte et Julie Bonaventura lors du match entre la Croatie et le Chili des Championnats du monde de handball masculin 2017.
Rouen, FRANCE - 18 janvier 2017 : Les arbitres et soeurs jumelles françaises Charlotte et Julie Bonaventura lors du match entre la Croatie et le Chili des Championnats du monde de handball masculin 2017.
Photo de Alex Grimm/Bongarts/Getty Images

Les superstitions zidanesques

Pour ce qui concerne les superstitions d’avant-match, ne comptez pas sur les sœurs Bonaventura. « C’est peut-être parce que nous sommes originaires du sud, mais nous prenons les choses à la cool et nous ne voulons pas être coincées dans une routine. Que se passerait-il si on ne pouvait pas écouter notre chanson préférée ou si j’avais oublié mes chaussettes fétiches ? » 

« C’est du stress pour rien, » considère Charlotte. « Vous voyez la pub, Zinédine met sa chaussette gauche d’abord et puis la droite… Moi j’ai étudié les maths, ça ne fait aucun sens ! »  

« Qu’arrive-t-il si vous n’arrivez pas à mettre votre musique favorite ? Qu’est-ce qui vous passe par la tête ? "oh mon dieu, c’est un désastre, je ne peux pas écouter les Spice Girls !" Mais on comprend quand même. Pour certains, ça les calme. Nous, ce n’est pas le cas. »

« Pas arbitres masculin ou féminin, juste arbitres »

Le fait que les sœurs Bonaventura arbitrent des matchs masculins est sans doute un choc pour ceux qui ne suivent pas le handball mais pour les aficionados, c’est désormais un non-événement. Mais au début, quel genre de réactions ont-elles subi ?

« Oh en vérité nous ne sommes pas branchées réseaux sociaux, donc on se fiche de ce que disent les gens. Mais c’est sur qu’en étant les premières, ou les seules, ce n’est pas facile. En même temps, c’est la preuve que si nous avons atteint le plus haut niveau en France, ce n’est pas parce que nous sommes des femmes, mais parce que nous étions performantes ».

« Franchement je pense que la vaste majorité des joueurs se fichent de savoir si l’arbitre est un homme ou une femme. Ils veulent juste de très bons arbitres. En France nous avons une excellente arbitre en football ces derniers temps, notée aussi bien que les hommes. Elle est incroyable ».

Julie fait référence à Stéphanie Frappart, devenue la première femme à arbitrer un match de Supercoupe de l’UEFA en 2019 à Istanbul entre Chelsea et Liverpool et. Elle a également officié le 2 décembre en Ligue des champions pour la rencontre entre la Juventus Turin et le Dynamo Kiev.

« Certes, c’est une femme », continue Charlotte. « Mais elle est aussi une arbitre de haut niveau. Au final, il ne s’agit pas d’arbitres hommes ou d’arbitres femmes, mais juste d’arbitres ».

« Mais ce n’est pas un problème dans le sport uniquement, c’est aussi le cas dans la vie professionnelle, en politique aussi. C’est un long processus. Nous faisons notre travail. Être arbitre n’est déjà pas simple, ça ne sert à rien d’ajouter de la pression ».

« Mais quand tu sens le respect des joueurs et des entraîneurs, c’est déjà suffisant », note Julie. « Qu’ils gagnent ou qu’ils perdent, ils te serrent la main à la fin, ce respecte, tu peux le sentir. Et c’est suffisant, il n’y a pas besoin de mots ».

On ne pensait même pas arbitrer en Championnat de France…

Donc les Jeux, ce n’était même pas un rêve.

« Nous sommes comme des OVNI »

Récemment, les sœurs Bonaventura ont déclaré se sentir comme des OVNI, « parce qu’on vient de nulle part », détaille Julie. « Personne dans notre famille ne connaissait le handball et d’un coup, nous étions aux Jeux ».

« Petit à petit nous avons atteint ce niveau et si tu y réfléchis, c’est complètement fou »

« Pour moi, le moment le plus magique aux Jeux, c’est la cérémonie d’ouverture, quand tout s’allume, pfff… On l’a vu à la télé mais être présente à l’événement, c’est juste incroyable ».

« On ne pensait même pas arbitrer en Championnat de France… Donc les Jeux, ce n’était même pas un rêve. »

« Oui c’était vraiment fou », abonde Charlotte. « Ce sentiment d’être aux Jeux Olympiques, cette atmosphère est incroyable. Tout le monde est content d’être là. Tout le monde en profite. Ca me donne des frissons ».

Désormais, les sœurs veulent inspirer d’autres femmes à se lancer dans l’arbitrage. « Nous espérons que dans le futur il y aura d’autres duos d’arbitres femmes qui suivront la même carrière. Et s’il y en a un, deux, cinq, dix, alors elles ne sentiront pas comme des OVNI. »

« Oui nous sommes peut-être les premières sur le pont, mais pas les dernières. Oh pardon Kamala (Harris, la vice-Présidente américaine), nous avons volé ta formule ! »

« Arbitrer aide à devenir meilleure en tant qu'être humain »

Les jumelles affirment qu’être arbitres les a aidées pendant la pandémie, notamment pendant le confinement où elles se sont retrouvées sans sifflet pendant six mois. « Les arbitres sont habitués à s’adapter », dit Charlotte. « Pour nous c’était juste un nouveau problème et nous devions trouver une solution pour le surmonter. Nous avons travaillé à la maison et nous sommes entraînées différemment. On s’est entraîné physiquement et on a travaillé sur des vidéos pour garder le contact avec le hand. »

« En tant qu’êtres humains, arbitrer nous a aidé à nous développer sur un plan personnel. Quand nous avons débuté vers 15 ans, nous étions tellement timides, et nous le sommes toujours, mais nous savons comment gérer ça ».

Mais être arbitre signifie aussi beaucoup de sacrifices. Charlotte a utilisé toutes ses vacances pour des tournois depuis dix ans. « C’est peut-être pour ça qu’on a pas d’enfants… », semble-t-elle demander à sa sœur.

« Mais quand on aime quelque chose, on ne voit pas ça comme un sacrifice », note Julie.

« Quand vous atteignez les Jeux Olympiques, vous oubliez tous les sacrifices. Tant que nous aimons ce que nous faisons et que nous sentons cette petite lueur pour notre sport, nous continuerons. Et le jour où cette lumière s’éteindra, il sera temps d’arrêter et de faire autre chose, ça sera comme une autre vie ».

Pas d’inquiétude pour les fans de handball, à voir leurs sourires en évoquant Tokyo, la lueur ne semble pas prête de s’éteindre dans le cœur des sœurs jumelles du hand mondial.

Finale Handball (F) | Londres 2012 | Grands Moments Olympiques
01:53:49

Revivez l'un des plus grands Moments Olympiques des Jeux Olympiques d'Été de Londres 2012, avec la Norvège qui remporte l'or en finale du handball féminin avec sa victoire 26-23 face au Monténégro.