Enzo Lefort, maître d’expression

Rio de Janeiro, BRÉSIL - 7 août 2016 : L’Allemand Peter Joppich (à gauche) contre le Français Enzo Lefort lors de l’épreuve individuelle de fleuret des Jeux Olympiques de Rio 2016.
Rio de Janeiro, BRÉSIL - 7 août 2016 : L’Allemand Peter Joppich (à gauche) contre le Français Enzo Lefort lors de l’épreuve individuelle de fleuret des Jeux Olympiques de Rio 2016.

Une fois l’entraînement fini, la vie du fleurettiste français vice-champion olympique par équipe de Rio 2016 prend une autre tournure. Photo, projets associatifs, mode… Lefort s’est confié à Tokyo 2020.

Peu importe le sujet, Enzo Lefort a besoin de s’exprimer. Que ce soit sur une piste d’escrime avec un fleuret, dans la rue avec un appareil photo ou encore dans un bureau avec un projet associatif, le champion du monde 2019 français fait sortir ses idées. Dernier fait d’arme ? Un livre-photo, pensé et préparé après le confinement, pour illustrer la diversité dans son sport, l’escrime. Behind the mask est sorti en décembre dernier, alors même qu’il se préparait intensément pour son prochain objectif sportif : les Jeux de Tokyo 2020, reportés en 2021.

Une trajectoire plutôt originale pour un médaillé olympique au sommet de son sport. Mais lorsqu’il évoque la genèse de son projet à Tokyo 2020, sa volonté de briser les clichés donne une explication claire.

« Je fais un sport perçu comme élitiste mais dans mon groupe d’entraînement à l’INSEP, il y a toutes sortes de classes sociales et d’origines. J’ai commencé à shooter mes coéquipiers dans la salle d’escrime avec mes appareils argentiques, après l’entraînement. »

Voici le résultat.

L’argentique, plus proche de sa personnalité

Au fur et à mesure des prises de vue, Enzo Lefort réalise que son travail a du sens et le désir d’exposer se fait sentir. Mais un problème apparaît. « Je me suis revu à 20 ans et je me suis rendu compte qu’une expo photo, c’était réservé à une certaine partie de la population. Et j’avais envie de rendre cette série accessible. Donc j’ai fait un livre et je l’ai auto-édité. »

Solution rapidement trouvée, donc, pour celui qui a découvert la photo sur le tard, se sentant frustré de ne pouvoir immortaliser ses voyages qu’avec un smartphone. Il s’est ensuite procuré un appareil photo numérique mais sa compagne, qui travaille dans le milieu artistique, lui a proposé d’acheter un argentique. Il n’a pas fallu longtemps pour en tomber amoureux.

« Je suis quelqu’un de spontané et avec le numérique, on peut prendre des rafales et il y aura toujours une bonne photo. Mais ce n’est pas ce qui me fait vibrer. J’aime le côté spontané. Et avec l’argentique, on prend le temps de choisir le bon cadre, la bonne composition et la bonne lumière. »

Dans mon second livre-photo, je fais une analogie avec ma carrière sportive car j’étais un peu fou lorsque j’étais jeune, et j’ai réussi à me recadrer.

Son évolution sportive et photographique

Une expérience qui lui a donné d’autres idées. Car à peine quelques mois après son premier livre, un nouveau est sur le point d’être édité. Mais cette fois-ci, le sujet est un pays qui le fascine, sur lequel tous les projecteurs seront dirigés à partir du 23 juillet prochain : le Japon.

Si le vice-champion olympique de fleuret par équipe à Rio 2016 ira tenter de décrocher l’or à Tokyo 2020, le pays hôte des JO l’attire depuis bien des années. Son prochain livre photo mettra en valeur l’architecture japonaise, mais reflétera également l’évolution de sa sensibilité photographique. 

« Au début, j’étais très impressionné par la masse de personnes. Tokyo peut vite être une fourmilière et j’essayais de capter des scènes qui grouillaient d’activité. Puis sans me rendre compte, j’ai commencé à isoler le calme présent dans la ville, comme des morceaux de bâtiments sous un ciel bleu, des personnes qui ne bougent pas… Je recherche plus le calme. Je fais d’ailleurs une analogie avec ma carrière sportive car j’étais un peu fou lorsque j’étais jeune, et j’ai réussi à me recadrer. Ma carrière sportive a évolué pour atteindre j’espère un sommet à Tokyo 2020. »

Se connaître et s’écouter

Cela fait bientôt cinq ans qu’Enzo Lefort s’entraîne dur pour décrocher le Graal du sportif. « Tout ce que je mets en place au quotidien, c’est pour l’or à Tokyo. À la fois par équipes et en individuel. » Après son titre de champion du monde de fleuret remporté en 2019, cinq ans après sa médaille de bronze, le désir est légitime. Il retrouve d’ailleurs les pistes d’escrime aujourd’hui, du 26 au 28 mars pour la Coupe du monde de fleuret de Doha.

À 29 ans, le fleurettiste guadeloupéen est plus mature dans son sport, et se connaît parfaitement. Au-delà de travailler dur à l’entraînement pour parfaire son physique, afin de « tenir la totalité d’un match sans fatigue pour pouvoir être fort mentalement, réfléchir vite et sortir les bonnes actions au bon moment », il peaufine les détails pour affûter son style et son efficacité.

« Je bosse notamment avec une préparatrice physique sur des problématiques plus fines comme le diaphragme, les positions de hanches… Des petits détails qui peuvent faire la différence à la fin. »

S’il est en phase avec tout ce qui mène au plus haut niveau sportif, il est aussi en phase avec lui-même. Pour s’exprimer sur la piste d’escrime ou derrière un objectif, il faut se connaître et savoir s’écouter. Enzo Lefort en a fait l’expérience après les Championnats du monde 2013, où il n’a pas été sélectionné, et avant les Jeux de Rio 2016. Après une série de mauvais résultats, une discussion avec son entraîneur de l’époque, Franck Boidin, qui a remporté le bronze en fleuret individuel à Atlanta 1996, a engendré une profonde remise en question.

« Je préfère faire preuve de lâcher prise »

À 23 ans, Lefort avait l’habitude de sortir avec ses amis, et son coach pensait que ce n’était pas adapté à la vie d’athlète de haut niveau. Il a donc changé de comportement et de style de vie. 

« Franck m’a conseillé de surveiller mon hygiène de vie, ce que je mangeais et mes heures de sommeil. Mais quelques mois après, j’ai connu les pires résultats de ma carrière. Je me suis rendu compte que je refoulais ma personnalité. Cela se ressentait à l’entraînement et au quotidien. »

« J’ai donc recommencé à vivre ma vie, sans faire d’excès mais je ne m’interdisais pas de boire quelques bières avec mes amis. Puis les résultats sont revenus au fur et à mesure j’ai récupéré un niveau qui m’a permis d’aider l’équipe à décrocher cette médaille d’argent à Rio 2016. »

Son style de vie est similaire à son style d’escrime et artistique : spontané. 

« Certains grands champions sont obsessionnels mais moi, c’est l’inverse. Je préfère faire preuve de lâcher prise », ajoute-t-il.

Une asso pour aider les sportifs guadeloupéens

C’est une nouvelle fois sa spontanéité qui lui a permis de s’exprimer dans un tout autre domaine. L’année dernière, Paris 2024 et l’Agence française pour le développement (AFD) ont mis en place un programme d’accompagnement de projets à résonance éco-responsable ou sociale, menés par des athlètes français et africains. Quand Enzo Lefort a eu écho de ce programme, sa personnalité créative a de nouveau parlé.

« J’étais avec ma sœur lorsque j’ai reçu le mail de Paris 2024 », raconte-t-il. « C’était le moment parfait. On a répondu de façon spontanée après un brainstorm rapide. »

Originaire de Guadeloupe, Lefort avait envie d’apporter une aide aux sportifs de son île qui désirent accéder au haut niveau. Mais selon lui, un manque d’informations et d’accompagnement existe, et la structure qu’il est en train de monter vise à combler ces insuffisances. 

« Le but de cette association est de donner la chance aux sportifs guadeloupéens qui n’ont pas les possibilités financières ou qui n’ont pas les connaissances de ce qui peut être fait pour faciliter une carrière sportive. On veut aussi accompagner les athlètes qui arrivent en France hexagonale. C’est tout bête, mais il ne fait pas la même températures, il y a des différences culturelles et on tombe vite dans une sorte de communautarisme qui empêche de découvrir la culture locale. »

Son projet a été sélectionné et avec 25 autres athlètes, en activité ou retraités, il sera accompagné par l’AFD et Paris 2024 pour concrétiser son idée.

L’équilibre de vie

Ajoutez au sport, à la photo et au projet de développement sa passion pour la mode et son goût pour d’autres disciplines comme le basket, et vous trouvez un athlète débordant de créativité. C’est son style, et il ne pourrait pas faire autrement. Une fois l’entraînement fini, place à son autre vie. Ou ses autres vies, plutôt.

« Quand je vais à l’INSEP, je laisse tous mes soucis derrière la porte. Ça me permet de me concentrer et de me dépasser. Mais la réciproque est aussi vraie. On est tous les jours confrontés à l’échec et je laisse tout ça à l’INSEP lorsque je retrouve ma vie, ma famille, mon appareil photo… » 

« Ça m’aide à penser à autre chose. C’est mon équilibre de vie et tout le monde est différent », conclut-il.