Thomas Pesquet depuis l’ISS : « On va évidemment regarder les Jeux Olympiques ici »

Dans un entretien exclusif avec Tokyo 2020 depuis la Station spatiale internationale, l’astronaute de l’Agence spatiale européenne Thomas Pesquet avoue attendre les Jeux Olympiques de Tokyo 2020 avec impatience. Ceinture noire de judo, il dit que le sport lui a appris « le respect et l’amitié », deux valeurs de l’olympisme.

Extraterrestre !

Thomas Pesquet est un extraterrestre. Littéralement : il ne vit pas sur Terre.

En effet, le Français, ingénieur de l’aérospatiale de 43 ans, a quitté notre planète en avril 2021 à bord d’une capsule SpaceX Crew Dragon et d’un lanceur Falcon 9 réutilisables afin de rejoindre la Station spatiale internationale (ISS), à 400 km de la Terre. Pour sa mission de six mois, sa deuxième après Proxima en 2016, il était accompagné des astronautes de la NASA Megan McArthur et Shane Kimbrough, ainsi que de l’astronaute de la JAXA Akihiko Hoshide.

Ils ont rejoint l’Américain Mark Vande Hei et leurs deux collègues russes Pyotr Dubrov et Oleg Novitskiy sur l’ISS où ils mènent des expériences scientifiques dans différents domaines : biologie, corps humain, environnement notamment.

Mais l’astronaute de l’Agence spatiale européenne Thomas Pesquet – qui sera le premier Français à devenir commandant de l’ISS en octobre prochain – est également un très grand fan de sport. « On fait 2h30 de sport chaque jour », a-t-il déclaré à Tokyo 2020 dans une interview exclusive. « Nous ne sommes pas des athlètes professionnels, mais on est tout de même pas mal. » Il est ceinture noire de judo et on retrouve le basket, le rugby et la course à pied dans ses sports préférés. Il n’a donc qu’une hâte : regarder les Jeux Olympiques de Tokyo 2020 depuis l’ISS.

Tokyo 2020 s’est entretenu avec lui pour discuter de ses moments olympiques préférés et de ce que le sport lui a apporté dans la vie. Il explique l’entraînement physique qu’il a dû suivre pour devenir astronaute et estime être le « porte-drapeau de l’humanité ».

Découvrez son interview complète ci-dessous !

Tokyo 2020 : Allez-vous regarder les Jeux Olympiques de Tokyo 2020 depuis l’ISS ? Quelles épreuves sont immanquables ?

Thomas Pesquet : Oui, on va évidemment regarder les Jeux Olympiques depuis la Station spatiale internationale. Surtout avec Aki, notre collègue japonais qui est ici avec nous. Il représente son pays pendant cette période vraiment spéciale, pendant cet événement très spécial pour eux.

On a même fait nos propres Jeux Olympiques de l'espace ! On a joué à des sports ou disons des activités de loisirs, pour créer un bon esprit d'équipe. Des activités très spécifiques quand on flotte en microgravité. Avec un petit peu d'imagination, vous pouvez créer et inventer de nouveaux sports. Ils ne sont pas olympiques, bien sûr, mais pour nous ils l’étaient. On a même reçu nos propres médailles olympiques de l'espace. C'était vraiment amusant.

Moi, je vais regarder le judo évidemment parce que c'est ce que je faisais quand j'étais petit, puis ado et dans ma vie d’adulte. Je suis ceinture noire de judo. Je vais aussi regarder le basket. Je suis un très grand fan de basket. Le tournoi de basket est toujours génial à regarder avec des équipes du monde entier.

Je vais regarder l'athlétisme. Le sprint est un incontournable. Et puis l'arrivée du marathon. Mais aussi la gymnastique parce que ce que font les gymnastes, avec la gravité, ressemble un peu à ce qu'on fait ici : des saltos et des sauts, même si on a beaucoup moins de contraintes physiques qu’eux dans notre environnement. Donc je pense que c'est ce que je vais regarder.

Quel est votre premier souvenir des Jeux Olympiques et votre meilleur souvenir ?

Je pense que mon premier souvenir olympique doit remonter à Los Angeles 1984 quand Carl Lewis gagnait pratiquement tout. C'était du jamais vu. Tout le monde était impressionné. Moi, j'étais jeune à l'époque, mais je me souviens encore de ce moment, durant l'été 84.

Je dois aussi parler de Calgary 1988 à cause de l'équipe de bobsleigh de la Jamaïque. Ils ont vécu un moment tellement spécial. C'est même devenu un film après ! Les Jeux Olympiques sont aussi très spéciaux parce que ce genre de choses se produisent.

Et clairement, mon meilleur souvenir des Jeux Olympiques remonte à 1992 à Barcelone avec la « dream team » de basket. Toutes ces grandes vedettes qui ont formé la meilleure équipe de basket de l'histoire et qui ont gagné tous leurs matchs dans un tournoi. Et avec classe. Le monde entier regardait et ont suivi leur épopée. C'était quelque chose de grandiose pour moi à l'époque.

Le fait que les jeux se tiennent à Tokyo a-t-il une signification particulière pour vous ? Et pourquoi ?

Oui ça a une signification particulière encore une fois à cause d’Aki, notre collègue japonais. Ça se passe dans son pays. Ici, il a beaucoup d'activités liées à ce que les athlètes vont faire aux Jeux Olympiques et liées aux Jeux qui vont se passer dans son pays. Mais aussi, je suis allé au Japon plusieurs fois pour m'entraîner et l'Agence spatiale japonaise dispose d’un centre d'entraînement pour les astronautes, tout proche de Tokyo. Donc j'ai des bons souvenirs là-bas, j'ai des amis là-bas. C'est un autre lien que j'ai avec le Japon et ce sera une autre raison de regarder les Jeux Olympiques.

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Photo de ESA/NASA–Thomas Pesquet

Considérez-vous qu’être astronaute est un sport d'équipe ou un sport individuel ?

Je pense que c'est un sport d'équipe. Vous ne faites jamais rien tout seul ici, vous êtes toujours en équipe. Il faut tenir compte de tout le monde quand vous partez en sortie extravéhiculaire. Par exemple, si on est en duo, beaucoup de personnes à l'intérieur nous aident à sortir et à revenir en toute sécurité. Les personnes qui se trouvent dans le centre de contrôle font également partie de l'équipe. Ils sont à distance, mais ils font tout autant partie de l'équipe que nous. Parfois, littéralement, c'est une question de vie ou de mort. Pour vos coéquipiers, vos actions ont de lourdes conséquences. Donc je dirais que c'est sport d'équipe.

Au mois d'octobre vous allez devenir le commandant de l'ISS. Vous serez le premier Français dans ce cas. Est-ce que, pour vous, cela équivaut à être le porte-drapeau de la délégation française ou le capitaine d'une équipe ?

C'est une très bonne question. Je ne sais pas, je dirais que nous sommes tous professionnels ici, donc il n'y a pas besoin de faire de « baby-sitting ». Il faut juste être présent quand c'est nécessaire. Et quand ce n'est pas nécessaire, il faut être capable de rester dans l'ombre. C'est comme sur un navire, comme dans une équipe. Chaque équipe, chaque navire n’a besoin que d'un leader parce que si quelque chose se passe mal, si des décisions ont besoin d'être prises, il faut qu'il y ait une seule personne qui fasse autorité sur le navire.

Je pense que d'une certaine manière, je représente mon pays ici dans l'espace. C'est un poste très visible. J'essaie d'inspirer les gens, de parler aux jeunes générations. C'est peut-être la raison pour laquelle nous avons eu tellement de candidats pour la sélection des astronautes pour l'Agence spatiale européenne cette année.

Je dirais que c'est comparable à être porte-drapeau de la délégation. Il faut diriger les autres, il faut les inspirer. La seule grosse différence ici, c'est qu'il n'y a pas qu'une seule culture, mais plusieurs. J'ai des collègues américains, des collègues russes, des collègues japonais. Il faut tenir compte de ces différences culturelles, mais continuer à rassembler les gens. Ce n'est pas toujours facile.

Quel genre d'entraînement et de tests physiques faites-vous avant de partir ? De quel suivi faites-vous l’objet pendant votre mission de 6 mois ?

Il faut être en très bonne forme physique quand vous êtes astronaute. C'est une exigence de notre travail parce qu'il faut pouvoir supporter l'accélération pendant le lancement et l'atterrissage. Ce ne sont pas des phases faciles, c'est très dynamique. Votre corps est exposé à énormément de pression, aux forces g. Donc il faut être prêt pour ça. Il faut aussi être prêt à rester six mois dans l'espace. Vous allez perdre de la masse musculaire, de la masse osseuse. En règle générale, ce n'est pas très bon pour le corps humain de rester dans l'espace. Donc il faut savoir se maintenir en bonne santé et pour le lancement, vous devez être au top de votre forme.

C'est comme quand vous vous préparez pour une grande compétition parce que vous savez que vous voulez revenir sur Terre en bon état. Nous avons donc des entraîneurs dédiés dans les agences spatiales. Ils nous prescrivent de bons exercices. En règle générale, on fait 2h30 de sport chaque jour, ce qui est similaire à ce que l'on fait dans l'armée, je dirais. Nous ne sommes pas des athlètes professionnels, mais on est tout de même pas mal.

On se concentre sur les abdominaux, les muscles qui maintiennent votre colonne vertébrale, les muscles des jambes, les muscles dorsaux. Tous ses muscles vous utilisez tous les jours sur Terre mais que nous n'utilisons pas ici parce qu'on flotte. On peut se déplacer en poussant tout simplement le mur du petit doigt. On arrive à porter et à transporter des charges très lourdes en utilisant une force minime. Donc voilà on se concentre là-dessus. Je me souviens de certaines recherches sur les muscles et les os des astronautes.

Et pour assurer le suivi de nos séances d'entraînement, les collègues sur Terre reçoivent notre fréquence cardiaque, ils connaissent les poids qu'on soulève, ils reçoivent l'accélération, tous les protocoles qu'on subit. C'est très, très scientifique comme dans le sport de nos jours. Tous les efforts font l'objet d'un suivi très précis.

Pendant une sortie extravéhiculaire, utilisez-vous les techniques du sport, que ce soit physique ou mentale ?

Oui, complètement. À vrai dire, une sortie extravéhiculaire, c'est comme un marathon que vous courrez avec le haut de votre corps parce qu'on se déplace dans des combinaisons pressurisées qui résistent à nos mouvements. Et on utilise le haut de notre corps, les bras pour bouger pendant sept heures d’affilée, parfois plus. Il faut être très bonne condition physique. L'exercice physique m'a beaucoup aidé, mais le rugby aussi. Les sports où vous portez une attention particulière au haut de votre corps. Mais également la course à pied, la course longue distance vous apprend à vous préserver, à aller à votre propre rythme. Pas besoin de commencer à courir trop vite pour ensuite être fatigué. Des choses comme ça.

Le travail avec votre partenaire et la confiance entre vous est importante aussi. Une équipe ne peux pas aller plus vite que la personne la plus lente de votre équipe. Peu importe qui franchit la ligne d'arrivée le premier. Ce qui importe, c'est qui franchit la ligne d'arrivée le dernier. Rien ne sert de courir et de prendre de l'avance, il faut tenir compte des forces et des faiblesses de tous les membres de votre équipe. Je pense que c'est quelque chose que vous apprenez dans le sport, particulièrement dans les sports d'équipe.

La plongée sous-marine aussi. J'ai appris énormément de techniques en plongée sous-marine. Les sorties extravéhiculaires sont très similaires à la plongée sous-marine. On s’entraîne en piscine. Il faut se reposer sur son équipement, il faut savoir le gérer, respecter les règles et des choses comme ça. Je pense que j'ai appris beaucoup grâce au sport.

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Photo de NASA

De quelle manière vos combats de judo vous ont préparé à devenir un astronaute et pour votre mission dans l'ISS ?

Je pense que là encore, le sport de compétition vous aide énormément. Vous apprenez à vous connaître, vous apprenez vos forces et vos faiblesses. Vous apprenez la persévérance. Vous n'êtes pas toujours bon dans tout ce que vous faites la première fois. Vous tombez, puis vous vous relevez. Et vous tombez encore, puis vous vous relevez encore. Le sport forge le caractère et votre force. Je pense que c'est ce que j'ai appris en compétition judo. Je me souviens perdre contre d'autres judokas et me donner le défi de battre ces gars-là et de travailler pour relever ce défi. Vous travaillez pour atteindre votre objectif. Vous vous fixez un objectif, vous essayez de l'atteindre. Ce genre de choses viennent directement de mon expérience en tant que judoka et en tant que sportif.

J'ai entendu dire que vous aviez emmené votre ceinture noire avec vous lors de votre première mission en 2016. Pourquoi l'aviez-vous nous emmenée ? Avez-vous emmené d'autres objets fétiches avec vous cette fois ?

Pourquoi je l'ai emmenée ? Parce que je ne serais pas ici sans le judo. Je m'entraînais dur, je m’entraînais deux ou trois fois par semaine, je faisais des compétitions. Le judo m'a beaucoup appris. Ça m'a appris à être en bonne santé, à être en bonne condition physique et à découvrir mon potentiel. Mais ça m'a aussi appris les valeurs du judo et des choses que vous n'apprenez pas forcément dans d’autres environnements, comme le respect et l'amitié.

Donc je pense que ça m'a énormément servi dans mon éducation. Je pense que c'est le cas aussi pour de nombreux enfants du monde entier. C'est pour ça que j'adore le sport. Mais aussi pour inspirer les enfants, comme toujours. Je me souviens encore quand j'étais gamin, je regardais les astronautes qui allaient dans l'espace. Donc si les enfants qui nous admirent ne peuvent retenir qu’un seul message, celui de vivre une vie saine et d’être actif, c'est déjà une victoire pour moi.

Qu'est-ce que j'ai emmené cette fois ? En fait, j'ai emmené des drapeaux des pays du monde entier. Il y a plusieurs pays qui participent au partenariat de l'ISS mais j'aimerais que nous soyons… Je sais que c’est un grand mot, mais les ambassadeurs de la planète pour l'espace et pour les nouveaux mondes que nous allons découvrir bientôt.

En tant que tel, nous représentons le monde entier et l'humanité tout entière. Je pense que c'est formidable que tous les pays se rassemblent aux Jeux Olympiques. Et si tous les pays se rassemblaient pour l'exploration spatiale, ce serait encore plus fascinant. C'est pour ça que j'ai emmené avec moi des petits drapeaux de tous les pays auxquels je pouvais penser. Je les ai fait flotter ici dans l'ISS. Vous pouvez l'imaginer le bazar que c'était.

Un dernier mot ?

Oui : ici dans l'ISS nous allons regarder les Jeux Olympiques. Bonne chance à tous !