Philippe Lucas : « Les JO ? Une compétition comme les autres, mais qui peut changer ta vie »

Philippe Lucas est l’un des entraîneurs les plus emblématiques de la natation française. Tous les nageurs d’eau libre qui s’élanceront les 4 et 5 août à Tokyo font partie de son groupe. Méthodes d’entraînement, titres, déceptions, personnalité, chances de médailles pour les prochains JO… Pour Tokyo 2020, Lucas s’est confié lors d’un entretien fleuve.

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Quand on parle de Philippe Lucas, l’image de Laure Manaudou vient tout de suite à l'esprit. Mais aussi sa gouaille, son léger tic de langage, ses longs cheveux blonds, ses colliers, sa fameuse marionnette des Guignols et sa personnalité, parfois jugée rude, tout comme ses méthodes d’entraînements. Mais Philippe Lucas, ce n’est pas que ça.

Pour Tokyo 2020, l’un des plus grands entraîneurs de l’histoire de la natation française est revenu sur sa carrière. Sur ses méthodes aussi, que « tout le monde juge sans connaître ». Sur sa personnalité également, qu’il définit comme « tranquille et cool ». Il revient sur les titres qu’il a remportés avec ses athlètes, notamment la médaille d’or de Laure Manaudou sur 400 m nage libre à Athènes 2004, mais aussi ceux qu’il n’a pas remportés. « C’est là qu’il faut regarder », explique Lucas, qui préfère se concentrer sur ce qui n’a pas fonctionné pour progresser.

Aujourd’hui, il est à Tokyo avec son groupe de nageurs longue distance. Les trois participants français sur le 10 km en eau libre font partie du groupe Lucas : Marc-Antoine Olivier, médaillé de bronze à Rio 2016, David Aubry, médaillé de bronze sur 800 m nage libre aux Mondiaux 2019, et Lara Grangeon, 4e aux Championnats du monde 2019 du 10 km. Tokyo 2020 a discuté avec l’entraîneur au mois de mars dernier. Il évoque les qualités de chacun, ainsi que sur leurs chances de médailles à Tokyo 2020.

Entretien.

Philippe_Lucas_FFN
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« L’eau libre, c’est tellement aléatoire que ce n’est pas le meilleur qui gagne. »

L’eau libre est de plus en plus attractive. Quelles sont les particularités de cette discipline ?

C’est une épreuve très tactique. Les trajectoires, les passages de bouées, les ravitaillements, le placement dans le peloton… On n’est pas dans une ligne d’eau, peinard. En Championnats du monde, il y a 80 personnes sur le ponton de départ. Ça fait du monde !

C’est tellement dur aussi. La moindre erreur réduit les chances de victoire à néant. Il faut que tout soit réuni : le travail bien fait à l’entraînement, une course sans problème, sans coups reçus d’autres nageurs… L’eau libre, c’est tellement aléatoire que ce n’est pas le meilleur qui gagne. C’est le plus malin.

Mais aujourd’hui, si tu ne nages pas le 1500 m NL en moins de 15 min ou le 400 m NL en moins de 3 min 50 s, tu n’as aucune chance. Parfois, tout se joue dans les 400 derniers mètres.

Il faut que Marc-Antoine Olivier gagne une grande course. Et cette grande course, c’est les Jeux Olympiques.

Olivier, Grangeon et Aubry

Marc-Antoine Olivier a fait médaille de bronze à Rio sur le 10 km. Peut-il remporter l’or à Tokyo 2020 ?

S’il ne fait pas l'idiot, s’il est sérieux à l’entraînement et hors de l’eau, il peut créer l’exploit. Pour le coup, c’est un vrai nageur d’eau libre. Il n’a pas trop de technique de virage ni de plongeon. Dès qu’il plonge, il prend trois mètres ! Il est comme Aurélie Muller [double championne du monde du 10 km, ndlr], un pur nageur d’eau libre.

Il est haut sur l’eau, il sait prendre les vagues même quand il y en a beaucoup. Il prend bien les bouées, c’est un roublard. Il a toujours une stratégie intelligente et il réfléchit à ce qu’il va faire. Il est fait pour ça. Il a été médaillé de bronze aux JO, champion du monde… Il a un grand potentiel, mais il faudrait qu’il gagne une grande course. Et cette grande course, c’est les Jeux Olympiques.

Qu’en est-il des deux autres qualifiés pour le 10 km, comme David Aubry ? [Entretien réalisé en mars 2021]

David Aubry, il va se concentrer sur le bassin [il était également qualifié pour Tokyo 2020 sur 800 m NL, mais n'a pas passé les séries]. Il n’aime pas l’eau libre... Bon, il s’est qualifié aux Championnats du monde en faisant 10e. Mais s’il avait pu prendre l’avion deux jours avant, il l’aurait fait !

Et Lara Grangeon ?

Lara, c’est plus une nageuse de bassin qui est venue en eau libre. Elle nage bien, elle est juste techniquement. Elle s’est énormément améliorée en eau libre en faisant beaucoup de courses. Il n’y a que comme ça que l’on gagne de l’expérience. Elle a prouvé qu’elle était présente au niveau mondial en terminant 4e des Championnats du monde. Mais elle a accumulé un immense retard, et ce sera compliqué aux Jeux.

Tu peux être six fois champion du monde, mais si tu n’es pas champion olympique, ce n’est pas pareil.

Les Jeux Olympiques selon Philippe Lucas

Vous avez évoqué la présence de 80 nageurs sur le 10 km des Championnats du monde. Aux Jeux, ils ne sont que 25 par course. Ça fait une différence ?

Clairement. Aux Jeux, il n’y a pas de peloton de 20 nageurs. C’est une course qui peut être plus difficile car ça part très vite. En Championnats du monde, ça arrive d’attendre le dernier tour mais ça n’arrive pas aux JO.

À Rio 2016, Sharon van Rouwendaal [qui s’entraînait avec Philippe Lucas, ndlr] est partie au 6e km, et personne ne l’a jamais revu. Terminé !

Il se peut que seules trois personnes soient en tête. Ensuite, il faut bien prendre les relais, bien s’entendre. Comme en vélo. Si vous attendez trop, on ne revient plus et si on fait l’effort pour revenir, ça se paye à la fin. Et généralement, la course se décompose en trois catégories : les meilleurs, ils ne sont qu’une dizaine. Puis une dizaine d’autres qui suivent derrière. Et cinq autres pour qui c’est très compliqué.

C’est donc une course complètement différente…

Non. La course, c’est la même. Il ne faut pas se dire que c’est les JO. C’est une compétition comme les autres. Sauf qu’elle peut changer la vie. C’est tout ! Tu peux être six fois champion du monde, mais si tu n’es pas champion olympique, ce n’est pas pareil.

Vous avez une histoire particulière avec les Jeux Olympiques, avec notamment le titre de Laure Manaudou sur 400 m NL à Athènes 2004…

Au final, je n’ai pas une grande histoire avec les JO. Oui en 2004, on est champion olympique, mais on doit aussi gagner le 800 m NL [Laure Manaudou a remporté la médaille d’argent, ndlr].

À Beijing 2008, j’entraîne la Roumaine Camelia Potec, qui termine quatrième à 8 centièmes de la médaille de bronze. J’avais la meilleure nageuse du monde [Laure Manaudou, ndlr], qui a fait un one-man-show aux Championnats du monde 2007 [médaille d’or sur 200 m et 400 m NL, record du monde sur 200 m NL, ndlr], mais elle a décidé de partir avant les Jeux. Elle aurait gagné sinon.

À Londres 2012, j’entraîne l’Italienne Pellegrini, une immense championne. Elle est double championne du monde du 200 m et 400 m NL en 2011, mais on ne s’entendait plus et elle est partie alors qu’elle aurait pu être championne olympique.

À Rio 2016, j’entraîne Aurélie Muller qui a été disqualifiée du 10 km nage libre alors qu’elle était deuxième. J’ai loupé pas mal de titres olympiques.

Est-ce un regret pour vous ?

Non, c’est la vie ! On ne peut rien y faire. Bien sûr que si Laure ne part pas, ça fait des titres en plus, c’est sûr.

Quel est votre plus beau moment aux Jeux Olympiques ?

Laure, bien sûr. C’est le début d’une histoire. Après, quand Sharon van Rouwendaal gagne à Rio aussi… Elle avait des problèmes à l’épaule et elle n’a pas trop nagé cette année-là. Elle n’est pas à 100% de ses moyens et elle tente un coup à 6 km, et elle a tenu. À 800 m de l’arrivée, elle s’est dit : « Je me suis entraîné 4 ans avec Lucas, ce n’est pas pour craquer. Il faut que j’aille au bout. »

Et le plus mauvais ?

Quand Camelia Potec termine 4e du 800 m NL à Beijing 2008. Ce n’est pas facile.

Les premières victoires internationales que vous avez remporté avec vos athlètes, c’était en bassin. Pourquoi vous êtes-vous tourné vers l’eau libre ?

Un jour [en 2014, ndlr], Sharon me dit qu’elle aimerait bien faire les Championnats de France d’eau libre à Sète. Elle gagne. Elle est donc qualifiée pour les Championnats d’Europe. Elle gagne. C’est parti comme ça.

On ne devient pas champion olympique en enfilant des perles !

Ses méthodes d'entraînement

Vos méthodes d’entraînement réputées dures sont-elles plus appropriées à l’eau libre, qui requiert plus de force mentale ?

Regardez : j’ai eu Laure Manaudou, championne du monde et recordwoman du 200 m, Federica Pellegrini, champion du monde du 200 m, Femke Heemskerk, vice-championne d’Europe du 200 m, Camelia Potec, vice-championne d’Europe du 200 m, Amaury Leveaux, vice-champion d’Europe du 200 m. Il n’y a pas de soucis de distances. Si demain j’ai quelqu’un qui nage du 100/200 m, il n’y a aucun soucis. Mais c’est vrai que je préfère le demi-fond.

Et puis vous savez, l’eau libre, c’est le même entraînement qu’en bassin. Il y a juste deux séances par semaine qui ne sont pas les mêmes, avec des séries plus longues et dures dans la tête. Ce sont des séries qui durent 1h30 sans s’arrêter, c’est dur. Mais on est obligé, pour travailler la caisse.

Vos méthodes d’entraînement sont-elles si dures que ce qu’on en dit ?

Le problème, c’est que les gens écoutent ce que l’on dit sur moi, et ça leur fait peur. Mais ils ne me connaissent pas. Ils pensent que l’on n’arrête pas de nager… C’est vrai qu’on nage pas mal. Mais il y a aussi beaucoup de vitesse. Ils ne connaissent pas mes méthodes. Pour juger quelqu’un, il faut le connaître et avoir vécu dans le truc. Ce n’est pas que des 1500 m [à l’entraînement], il y a autre chose. C’est plus pointu, plus malin et plus réfléchi que ce que l’on pense.

Alors pourquoi avez-vous cette réputation ?

Les gens disent que c’est dur. Oui, c’est sûr. Mais c’est normal. Si on veut être champion d’Europe, du monde ou champion olympique, si on veut battre les Australiens, les Américains, Chinois ou Japonais, ce n’est pas en enfilant des perles ! C’est impossible. On ne fait pas du 50 m, une discipline ou sans qualité d’explosivité ou de vitesse, on ne peut pas y arriver. En demi-fond, avec beaucoup de travail et de persévérance, on peut faire des médailles même si on n’est pas le meilleur. En sprint, ce n’est pas possible. 

Comment arrivez-vous à faire nager vos athlètes de manière aussi longue et intense ?

Quand on fait travailler dur, il faut expliquer pourquoi. Il faut beaucoup discuter avec les nageurs. Quand ils ont la tête sous l’eau, il faut discuter, les soutenir. Il faut leur botter le cul parfois, mais il faut aussi les soutenir. Il faut être fort là-haut [dans la tête]. L’entraînement, c’est la répétition de la compétition. Et tous les jours avec mes nageurs, c’est une compétition. C’est dur, c’est usant, mais au final, il vaut mieux nager 4 ou 5 ans dans sa vie et faire un palmarès que nager pendant 12 ans et ne rien faire. Enfin, c’est mon avis !

Êtes-vous la même personne avec vos enfants ?

Avec mes enfants, non ! Avec mes enfants… Mais moi vous savez, je suis un mec tranquille, plutôt cool. Par contre, s’ils veulent s’investir dans quelque chose, là je leur dis. Mais autrement, je suis tranquille. Au final, mes nageurs m’adorent aussi ! Même ceux qui sont partis, ils gardent un bon souvenir, sauf quelques-uns.

En course à pied, les coureurs de longue distance obtiennent généralement leurs meilleurs résultats à la trentaine. Kipchoge a battu le record du monde de marathon à 33 ans, Kenenisa Bekele a établi la deuxième meilleure performance de l’histoire du marathon à 37 ans… Pourquoi ce n’est pas le cas en eau libre, la course de fond de natation, où les champions sont plutôt dans la vingtaine ?

Oui, certains coureurs de 30 ans sont en pleine force de l’âge. Mais en natation, le problème n’est pas physique, c’est la lassitude mentale. Nager 5 à 6 h par jour, tous les jours, la tête dans l’eau, ça use.

J’ai eu des nageurs en fin de parcours qui étaient au top physiquement. Ils faisaient leur meilleur temps sur la piste. Mais dans l’eau, ils n’acceptaient plus le travail car ils étaient usés mentalement.